08.02.2011

Black Swan (de Darren Aronofski) La troublante arabesque

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En s’emparant de l’intrigue romantique de Tchaïkovsky, Le Lac des Cygnes, le film de Darren Aronofski réécrit une tragédie. Celle de Nina Sayers, danseuse au ballet de New-York à qui l’on offre le rôle premier du cygne à deux visages. Entre schizophrénie latente et conquête de soi.

 


A l’image de Natalie Portman dans la peau de l’innocente ballerine confrontée au dilemme interne, le film de Darren Aronofski partage. Entre purée-jambon, vulgaire réchauffé d’une filmographie très thématique (la recherche identitaire de ce catcheur épuisé par la vie dans The Wrestler, l’ambiance anxiogène de Requiem for a Dream, la mère étouffante allant de paire) et œuvre mystique bien ficelée, Black Swan vogue entre deux eaux, jongle entre faveurs éblouies et critiques acerbes.

Malgré la prévisibilité du scénario, les signes indiciels formels, les quelques répliques en trop (de celles d’un chorégraphe (Vincent Cassel) qui se condamne tristement au manichéisme), Black Swan se veut une œuvre corporelle dont les traits lacunaires s’effacent face au symbole du beau. Un film qui ne convoite pas l’absolu, loin du chef d’œuvre plastique, ou du prodige bien fait. Comme son héroïne terrifiée et vulnérable qui timidement s’oriente vers l’ultime libération, Black Swan est ainsi une œuvre de première sensation, un instant vertigineux dont seule la scène a le secret.

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Dans Black Swan, l’essoufflement physique confine au délabrement, l’espoir à la démence. L’héroïne s’aliène dans chaque geste technicisé répété jusqu’à la déchirure. Rien à redire de cette interprétation ténue et vivante de la bientôt oscarisée Natalie Portman, qui ici virevolte et se transmue sous la passion.

A l’écran, la transformation est rude, l’incarnation du cygne est un étrange objet de fascination, fixant les plaies ouvertes et la pâleur des joues. Celles de la douce Nina, prudente écolière, figure diaphane, fragile et incertaine, qui rougit et mordille quand il faut, mais qui peu à peu se renverse en une reine fiévreuse et possédée, qui s’empoisonne sous ses pieds abîmés. Vénéneuse mais généreuse, sublime mais souffrante, Natalie Portman, ici dans son plus beau rôle, éblouit par sa justesse et sa percée des sens, nous envoûtant chaque instant, digne d’une héroïne captivante de Polanski qui s’enferme dans sa folie.

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Proche des peaux, celle de Natalie Portman et de Mila Kunis, deux aimants rivaux, à la fois lumineuses et sombres, la caméra unique d’Aronofski se veut au plus près des corps, de ces os qui craquent, de ces ongles qui s’arrachent, de ces changements sensitifs qui cachés derrière chaque geste, chaque posture, guette l’héroïne pour mieux l’apprivoiser.

De cette formidable mise en scène, digne du documentaire La Danse, Aronofski parvient à concilier le réalisme de la technique étourdissante de Natalie, ou la plus juste émotion du film, à cette ambiance froide et hostile propre à la tragédie, signant ce mélange inouï et dérangeant, visuellement grandiose, comme un ballet vif et lancinant où tout se noue et se dénoue devant nos yeux jusqu’à cette conclusion fuligineuse qui achève l’incarnation malade.

 


Black Swan est un film intense sur la chute mentale et l’émancipation, une œuvre hybride qui convoite la danse, exploite les corps pour mieux les obséder, les tenailler. A la fois contemplatif et élégant, tourmenté et grinçant, la singularité de Black Swan tient de sa facture classique assumée qui s’étend, s’étire et se brise tragiquement mais triomphalement dans la grâce ... parfaite.

8.5/10

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