20.04.2011

Big Love (Saison 5) Tristes adieux hivernaux

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Envisager la fin d’une série adulée, c’est comme un mantra à apprendre, comme un livre dans lequel chaque page est une menace, c’est une gageure artistique. Avec la saison cinq de Big Love, la joie des retrouvailles et la tristesse de la fin ultime s’entremêlaient, à l’image des deux niveaux de lecture de cette série tragique et humaine. Retour sur l’ultime saison de la meilleure série spirituelle jamais créée.

 

Pour cette dernière année, Big Love ne nous a pas épargnés. Hivernale, grise, emportée comme un vent froid et indolent, le chapitre final de la grande saga des Henrickson s’est présenté sans faux air joyeux, avec la conscience d’une fin qui doucement s’approche.  Après le coming-out de la famille polygame, le monde de chaque membre de la tribu s’est écroulé et depuis, tout est plus instable, plus piquant, plus tourmenté que jamais.

Conclure un feuilleton à tiroirs de l’acabit de Big Love n’est jamais chose aisée. Alors, pour rendre à chacun ses lettres de noblesse, le traitement s’est fait de façon individuelle quitte à parfois survoler certains portraits, ceux de Juniper Creek notamment. Soucieuse de la fragilité de chaque personnage, de ses contradictions, de ses failles, la dernière saison a opéré une évolution tantôt brute tantôt nécessaire des protagonistes. Toujours très portée sur l’aspect générationnel de la série, Big Love a conclu les portraits de Bill, le héros politicien qui finit par demander la légalisation de la polygamie, de Loïs, la grande matriarche qui malheureusement finit vaincue par la folie, et de Ben, le fils aîné, désireux de suivre les traces du père polygame lumineux, mais bientôt amoureux. Ce traitement scénaristique familial et générationnel  a ainsi porté la polygamie au pinacle, la formidable clé de voute de cette série, à travers ce héros battu par ses propres convictions, cette mère de famille, symbole de la mormone dévouée à vie à la cause du pater familias, et ce fils prometteur.

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Mais malgré la force du symbole, c’est le portrait des femmes Henrickson qui demeure l’essence spirituelle de cette série. Cette année, beaucoup de choses se sont produites dans la vie de ces trois femmes, des évènements importants, d’autres anecdotiques qui ont permis d’achever le portrait de ces femmes généreuses et admirables. Margene, la figure de l’émancipation, de l’altruisme et du don de soi, finit par être celle qu’elle a toujours rêvé d’incarner, une femme et mère de famille libre mais unie aux siens. Malgré la méchanceté, les coups bas, la manipulation (notamment envers sa fille), Nicki reste celle qui pêche par maladresse, son envie de bien faire est intact -Nicki sauve désormais les femmes de Juniper Creek-, son amour mal exprimé des siens, de sa fille, d’un mari officiel est ce qui la rend si fragile et attachante, la scène finale avec Margene et Barb, désarmante à souhaite le prouve bien.

Pour Barb, depuis la seconde saison, la rage d’indépendance et la soif de spiritualité sont prégnantes à sa personnalité,  comme une conduite que la sisterwive se donne d’entretenir pour elle et sa famille. Si sa quête finale (celle de devenir prêtresse) met à mal son mariage avec Bill, Barb reste l’intégrité même, le symbole de la famille, du compromis, de la spiritualité. Ces portraits différents mais tellement fougueux donne à cet ensemble familial une rugosité, une âme, une richesse belle et âpre à la fois. Dans cette famille instable, vive et aimante, rien n’est jamais sûr. Mais pourtant, malgré les vices des uns, les trahisons des autres, le sens de la famille l’emporte toujours. C’est ce que nous aura appris la fresque qu’est Big Love durant ces cinq années.

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Aussi, Big Love se devait de conclure l’histoire de Juniper Creek. C’est le cas avec la mission nouvelle de Nicki. Mais c’est surtout entre Albert Grant, le prophète autoproclamé et Bill, que les conflits font rage. Une lutte entre la communauté mormone traditionnelle, exilée de tous et entachée de vices, et la polygamie moderne, incarnée par Bill et ses principes politiques était nécessaire voire vitale à l’exploration conceptuelle de Big Love.

Voilà pourquoi la série a opéré un tournant dramatique dans cette saison (et quelque peu elliptique et dommageable pour ses enjeux), en opposant ainsi les deux chefs de file polygames, soulignant les risques de glissade et les menaces mortelles (celle de Don d’abord, celle de Nicky, angoissante à souhait et celle de Bill, en conclusion). La violence religieuse a toujours été une menace à l’horizon, une toile de fond de Big Love mais cette façon finale de dramatiser les enjeux a rendu Big Love plus facile, mais aussi plus spectaculaire.

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Le final n’aurait pu été inventé que par Mark V. Olsen et Will Scheffer, les deux créateurs de la série. Impossible de deviner cette conclusion avant de la visionner, malgré cette intuition d’une chute finale, d’une rupture globale et tragique planant de manière menaçante sur la série depuis quasiment le tout début. Alors, pour ne pas en dire trop (le plaisir se doit d’être intact), peut-être se contenter de décrire une fois ultime que malgré la tragédie (qui devait arriver tôt ou tard), le divorce et l’intolérance, la spiritualité l’a emporté. En retrouvant la communauté de Juniper Creek toute réunie dans l’église de Bill, en renouant avec Sarah réconciliée avec son église, la légalisation ou non de la polygamie n’est plus ce qui compte, c’est la force du groupe, de la famille, de toute une communauté qui marque les esprits.

 Il y a dix ans, il y avait la famille de Six Feet Under , ce post-patriarcat, cette union ténue. Aujourd’hui, lorsque les trois femmes polygames partent en virée voiture, le soleil devant elles, lorsque les drames surgissent, lorsque le clan se retrouve, non pas après l’enterrement mais après le baptême de l’un des leurs, Big Love apparaît comme son digne successeur, artistiquement, fondamentalement, avec sa vision nouvelle, son audace, fondées sur des principes et des valeurs propres à toutes les croyances.

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Big Love s’en est allée. Avec elle, son audace, son originalité, ces portraits joyeux et austères, cette densité, cette atmosphère lourde et chaleureuse à la fois. Une série de l’acabit de Big Love n’est pas qu’une expérience télévisuelle, elle est un plaidoyer pour la différence tant la série maîtrise ses répliques, se garde de toute opinion biaisée pour exprimer,  par les gestes intenses de Bill Paxton, par la retenue de Chloe Sevigny, par les regards de Jeanne Tripplehorn, l’essence. Big Love est surtout un instant de vie, un pamphlet sur les risques aliénés et les fondements de la religion, un exercice de style, de ton, un exemple familial, une ode à la croyance, à la spiritualité. Comme Six Feet Under, elle restera.

10/10

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