25.02.2010

Shutter Island (Critique) Mise en scène scorsesienne

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Après un remake infiltré formidablement adapté, Scorsese retrouve son poulain à la mèche blonde (et inversement) pour une oeuvre croisée des genres, entre thriller effréné et film paranoïaque tendance encéphalique. Une course noire intense, trop intense ?

 

Sans foi ni loi

Adapté du best-seller de Dennis Lehane, Shutter Island présentait un scénario tout fait, idéal pour le cinéma fantastique tourné vers les tourments de l’homme fautif. Avec ce matériau béni des Dieux, Martin Scorsese retrouve la dimension la plus cinéaste de sa filmographie et bénéficie d’un univers emballé qu’il aime à consacrer, à peaufiner visuellement, scénaristiquement, musicalement jusqu’à l’ongle.

 

A ce niveau, Scorsese parvient brillamment à reconstituer une île asilaire des plus terrifiantes dont la noirceur et l’inquiétude latente renaît sous chaque rocher mystérieux, dans chaque chambre capitonnée. Voire à travers chaque échappée cauchemardesque qui propulse l’US Marshall en pleine guerre nazie, ou sous son toit infernal envahi par les cendres et la mort.
En prime, Scorsese établit une moiteur exotique des plus humides et progressives, catapultée par un déferlement météorologique pour consacrer toujours un peu plus la teneur anxiogène progressiste d’une œuvre sans demi-mesure.

Le casting en or massif n’est pas étranger à cette réussite d’ambiance : entre DiCaprio bouillonnant, intensifié jusqu’à l’os, Michelle Williams terriblement juste, ou la folle toute-désignée, Emily Mortimer, aussi dangereusement inquiétante que le référent de raison joué par Ben Kingsley.

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Fantasmes exilés

Si cette forme au cordeau est chez Scorsese toujours au service de l’intrigue, pour mieux ombrager ce fond impalpable dissimulé au fond du tiroir, Shutter Island reste parfois à côté de son chemin narratif.
Envie passagère de repos entre-deux ou défaut chronique d’une réalisation si chaotique qu’elle crée derrière elle quelques nids-de-poule, diverses situations à vide sans impact eu égard à la résolution finale ?

Evidemment, la traque héroïque contre un système psychiatrique présumé barbare est sans cesse reconstituée avec beaucoup de conviction. Mais Scorsese prend un malin plaisir à noyer le spectateur sous une avalanche d’indices sans liant au point d’accumuler les cartes et les enjeux confus.


Alors, quand le dénouement tardif pointe le bout de son nez éclairé et nous enlève tout le poids scénaristique de nos épaules, difficile de ne pas ressentir une once de déception. Parce qu’a contrario d’un déploiement actantiel des plus obscures -le plus souvent maîtrisé, Martin Scorsese commet l’erreur de finalement trop en dévoiler sur les fondements de son œuvre : la frontière entre réalité et représentation.

De cette ligne frêle entre fantasme et preuve, le film, étonnamment jusqu’au-boutiste, enchaîne les explications pragmatiques et anéantit le mythe du traumatisme humain sujet à fantasme. Un parti pris rationaliste qui nous confisque toute portée imaginaire, injectée à la seringue depuis les prémices de l’histoire.

 

Par sa mise en scène à tiroirs, paradoxale, abyssale, très écrite, Shutter Island sait nous emporter dans un tourbillon d’évènements cérébraux où folie, histoire et onirisme torturé s’entremêlent sans envahir.
Dommage que l’obsession narrative du génie réalisateur vienne entacher cette chute vers la folie romanesque sans retour.

6.5/10